mercredi, juin 10, 2009

L'Examen (version francaise)

Adapté par Regis Prat


- Interdit de copier! Principe fondamental lorsqu’on reçoit ses feuilles d’examen. Les surveillants ne doivent pas discuter entre eux, ne doivent faire aucun commentaire ou sortir de la salle, et plus généralement, ils doivent s’abstenir de tout comportement susceptible de gêner le bon déroulement de l’examen. La voix du proviseur sonna fort et clair dans le silence profond et étouffant de la salle des professeurs. Elle était remplie d’enseignants qui se sentaient humiliés par ce ton culpabilisant. Une voix, près de moi, chuchota :
- Que ce passerait-il si un surveillant avait une faiblesse ? Je me tournai et aperçu la plus jolie enseignante qu’il m’ait été donne de voir depuis longtemps. Elle avait un corps menu et délicat, qui disparaissait presque dans le fauteuil dépenaillé où elle était assise. Elle avait une coupe de cheveux très courts et assez inhabituelle. Cheveux est un bien grand mot, car son crâne était quasiment tondu. Cela représentait un étonnement de plus pour moi. Un instant, je pensais rêver. Je n’arrivais pas à saisir le fait qu’elle se trouvât la, ni comment on avait pu l’embaucher.
Il devait y avoir un besoin criant d’enseignants ! Me dis-je. Sans oser regarder encore dans sa direction. Puis je me suis entendu lui répondre – dans ce cas, le collègue le plus proche devra pratiquer la respiration artificielle. Pourquoi avais je dis cela ? Je n’en avais aucune idée ! Je ressentais une impression étrange, comme si quelqu’un me soufflait des mots dans l’oreille, et qu’il me fallait les reproduire. Il me semblait qu’elle avait souri. De sa petite voix douce elle ajouta :
- Pardonnez-moi si ma question vous a apparue incongrue, mais c’est mon premier examen en tant que surveillante.
La musique de sa voix me berçait. Une autre question traversa mon esprit. Pourquoi n’ai-je pas remarqué cette fille, avant ? Sûrement parce que nous travaillions en deux groupes et elle n’était pas dans le mien. Un événement comme celui d’aujourd’hui représentait quasiment la seule chance pour que nous nous rencontrions. Tout de même, pourquoi ne l’ai-je pas vue plutôt ? N’allez pas conclure de cela que j’étais un coureur de jupons, car ce n’est vraiment pas mon style. Non, c’est plutôt que voir une femme, si en dehors des normes de la profession, a produit sur moi un effet très spécial. Un peu comme quand on aperçoit le premier perce-neige, à la fin d’un long hiver, on ne voit que lui ! Ainsi je la voyais à ce moment-là, ainsi je la vois encore. Avec elle, la profession recevait de bons augures, notre collège aussi, et moi avec. Un bruit désagréable me tira de ma rêverie. Le froissement des papiers qu’on distribuait aux enseignants. Pendant ce temps, j’avais manqué le reste des instructions mais c’était égal, car avec les années je les avais mémorisées complètement, c’étaient toujours les mêmes, au mot près. Le proviseur prononça mon nom, puis un nom inconnu. Je la vis se lever et mon cœur s’arrêta une seconde pour ensuite battre frénétiquement. Ce pouvait-il donc qu’on passe les trois heures suivantes dans la même sale d’examen ? Quand j’y pense maintenant, je trouve un peu ridicule, mon excitation de ces moments-là. Le collège n’allait pas tarder à fermer ses portes pour l’été, et qui pouvait garantir que je la verrais à nouveau, à la rentrée prochaine ? Le proviseur pouvait lui trouver un remplaçant, ou bien elle, un chevalier servant. Je construisais sûrement des châteaux sur le sable, en nous imaginant des relations plus intimes, ce devait être une erreur de jugement qui se heurterait à la réalité comme la première vague venue sur un écueil. J’ai attendu qu’elle sorte, puis elle m’a précédé dans la salle d’examen. En chemin, je l’ai trouvée plutôt maigre, ses yeux brillaient de milles flammes faibles, quand j’ai tenté une bonne blague. C’est tout moi, quand je suis gêné, il faut que je raconte quelques vannes stupides dont le résultat est invariablement un sourire poli. Il me sembla pourtant qu’elle fit des efforts pour trouver spirituelles et originales les deux ou trois histoires que je lui avais racontées. Et cela m’enchanta en rentrant dans la salle. Je lui laissais le soin d’instruire les élèves sur les modalités de l’examen, me contentant seulement, d’ajouter quelques précisions. Elle voulut s’asseoir, je lui offris une chaise.
En plein milieu de l’examen, alors que nous ne respections pas le règlement, en parlant tout bas, elle tituba, tenta de s’appuyer contre le mur derrière elle, et je la vis qui allait s’effondrer. Ce fut rapide et imprévu, j’avais dû remarquer une fragilité dans son allure et sa manière de parler, quelque chose d’erratique et de fiévreux, aussi fis-je un bon vers elle, pour la rattraper dans mes bras. J’étais stupéfait, ne sachant que penser, ni que faire. Je me demandais s’il fallait l’étendre sur le sol et appeler au secours, mais j’écartai cette idée comme trop brutale. Je regardais les élèves, ils étaient pétrifiés comme si un magicien leur avait jetés un sort. Sans réaliser ce que je faisais, je me vis embrasser ma collègue sur la bouche. Ses lèvres étaient froides. Je frémis, elle ne pouvait pas être morte ! Puis je me souvins, de cette réponse curieuse que je lui avais faite. Ce n’était pas sérieux et pourtant cela allait se réaliser. J’ai pris mon souffle et je l’ai transféré dans la petite bouche humide et froide. J’appuyais sur sa poitrine avec mes mains, pour la ramener a la vie. Enfin elle rouvrit les yeux. J’y lus toute la tristesse du monde, puis elle s’est rassise.
- Je vais bien, merci.
- En êtes vous sure ? Voulez vous que j’appelle un auxiliaire médicale ?
- Non, merci. Ca va… vraiment ! J’ai connu une faiblesse, comme je vous l’ai dit. Vous vous en rappelez ?
- Oui… oui.
- Ne vous inquiétez pas ! Continuons…
A la fin des trois heurs, les élèves quittèrent la salle, en nous jetant des regards insistants.
- Puis-je te tutoyer ?
-Oui, bien sur.
- Laisse-moi te ramener chez toi. Tu dois te reposer.
- Bon, d’accord, mais pas chez moi, ça peut attendre. Emmène-moi quelque part !
En nous dirigeant vers ma voiture, je vis qu’elle retrouvait ses forces, des couleurs lui montaient au visage.
- Allons vers la plage, je connais un endroit désert, dit-elle. Elle parlait vraiment d’une manière curieuse. Je la sentais près de moi, et elle m’attirait terriblement. Je pensais à l’attraction du jeune homme pour la prostituée malade dans « Crime et châtiment », quand Raskolnikov subit le magnétisme irrésistible de Sonia. Ici c’était sensiblement différent, elle n’était pas une femme facile, je le sentais, moi je n’étais pas non plus Raskolnikov, je n’avais tué personne. En fait, j’étais intrigué, je désirais en savoir plus, mieux la connaître, ou simplement être avec elle, jusqu’ au bout.
En voiture, sur le chemin sinueux qui menait à ce lieu isolé dont elle avait parlé nous discutâmes un peu plus.
- Je t’ai fait un peu peur, admet le ! dit-elle en riant. Ca t’a fichu un coup ?
- Pas vraiment, j’ai essayé surtout de ne pas perdre la tête.
- En tous cas, tu as fait du bon travail, même si j’aurais sûrement retrouvé conscience par mes propres moyens.
J’ai mis de la musique, puis je me suis garé sous un gros arbre à l’endroit souhaité. Je l’ai aidé à sortir du véhicule. Nous avons enlevé nos chaussures pour marcher sur le sable. La mer était comme je la préfère, avec des vagues moyennes qui s’écrasent sur la plage en faisant jaillir l’écume. J’ai regardé la fille, elle avait un sourire mélancolique. Ses yeux étaient luisants et humides, tout comme les vagues.
- Connais-tu le conte d’Andersen « La petite sirène » ? Est-ce qu’il ne t’est jamais venu à l’idée que tu lui ressemblais ?
- Je suis la petite sirène ! dit-elle et bientôt je ne serai plus que de l’écume dans la mer.
J’avais du mal à supporter ce jeu où je ne comprenais rien.
J’ai crié :
- Mais enfin, quel est ton problème ?
- Leucémie – dit-elle calmement, j’aurais pu mourir aujourd’hui ou ce soir, ou demain. Ce sera pour bientôt, de toute façon.
Cela m’a frappé avec la force d’un train en marche, et pourtant je m’attendais à quelque chose de ce genre. J’espérais malgré tout ne pas entendre cela. Sa faiblisse m’avait donné des indices. Je l’ai attirée vers moi, dans mes bras, tout contre moi. Je sentais palpiter son cœur.
- Peux-je faire quelque chose ? dis-je – pourquoi es tu venu travailler aujourd’hui ? J’étais incohérent, mais je m’en foutais.
- Tu en as assez fait ! Quant à la raison pour laquelle je suis venue aujourd’hui … je voulais tout quitter, m’engager dans une action machinale, trouver un dernier recours pour m’affirmer, je ne sais pas trop… être parmi d’autres gens, attraper une dernière vision du monde vivant…
Je sentais des sanglots dans ses paroles. Je me suis écrié :
- Je ne veux pas te perdre, je veux rester à tes cotés… Je t’aime !
- Vraiment ? dit-elle d’un air incrédule, je dois avouer encore une fois que pour moi-même, l’explication manquait. Tout d’un coup, je le sus comme je le savais, à partir du moment où je l’avais rencontrée. J’avais dit la vérité, connue de mon être profond, dés le début.
Elle se dégagea, me fixa dans les yeux.
- Je te crois – dit-elle.
Puis, elle enleva sa chemise et son bikini. Elle me tendit les bras.
- Viens !
J’ai ôté mes vêtements sans cesser de contempler la plus belle femme que j’avais jamais rencontrée. Nous avons fait l’amour sur la plage. Au début je sentais qu’elle était au bord de deux mondes, tandis que je l’embrassais et la pénétrais, puis il y eut comme un certain détachement, et elle s’est donnée complètement. Allongés sur le dos, je la caressais tendrement.
- Tu ne vas pas mourir ! ai-je dit le souffle court, il y a plus de vie en toi que chez n’importe qui en bonne santé !
- Bon… si tu le dis… et pour la première fois, la tristesse avait quitté son sourire. Nous nous sommes levés, main dans la main, avons couru vers les vagues, éclaboussant le sable blanc. Son visage était radieux. On batifolait dans l’eau. On s’embrassait et on nageait. Nous savions qu’on resterait toujours ensemble, elle moi et la mer.
Depuis, je reviens a cet endroit. Je vois l’écume qui s’étale, les vagues qui dansent, je sais qu’elle est la ! Je la sens pressée contre moi, elle rit aux éclats, nous faisons l’amour, elle, moi, et la mer.

vendredi, juin 05, 2009

Rencontre avec un barracuda

Traduit par Regis Prat

C’était durant le lointain été de 1995, nous avions décidé d’aller à la mer, moi et deux de mes collègues de l’université, qui étaient plus connus sous le nom de : « Tête-nue et de Naseau ». Comment avaient-ils reçu ces surnoms est une longue histoire. Ce qui peut avoir une liaison quelconque avec la nôtre, est que le deuxième évitait de nager sur le dos car généralement, les sauveteurs, en l’apercevant, donnaient l’alerte suivante : Attention, requin en vue ! Quant au premier, il avait l’habitude de plaquer sa petite amie, juste au moment de partir en vacances, car il espérait obtenir des succès sur place, et ce n’était que quand il n’en avait aucun, qu’il téléphonait à la délaissée pour qu’elle vienne aimablement le sauver d’un régime sec. Moi, je n’avais pas de copine à attendre et je pouvais nager sur le dos autant qu’il me plaisait sans provoquer de complications. Je me réjouissais donc du séjour au camp étudiant (Academica), proche de camp étudiant (Botev), situé sur un terrain sombre entre Ravda et Nessebar. Le début de notre séjour, commença de manière fort prometteuse. Apres une attente d’environ trois heures, pour recevoir la clé de notre bungalow, nous allâmes contempler ce qui serait nôtre domicile pour les dix jours suivants, et remarquâmes qu’une des fenêtres était partiellement détruite, à un point tel toutefois qu’un honnête cambrioleur, devant elle, n’aurait pas hésité à pousser plus loin. Quand nous parlâmes de ce léger désagrément à l’administratrice, elle nous affirma, qu’en fait, ceci était le résultat d’un cambriolage, réalisé juste avant que nous arrivions, et que nous n’avions pas à nous inquiéter, vu que la probabilité d’une seconde visite en si peu de temps, était fort improbable. Naturellement un fait aussi insignifiant ne pouvait nous déranger en aucune façon. Nous prîmes possession du bungalow, et défîmes nos bagages. Apres cinq minutes, chacun de nous, comme un seul homme, regarda ce que faisaient ses voisins, et chacun de nous, tenait dans la main une paire des chaussettes sales.
Nous fîmes état devant les autres, de nos modestes moyens financiers pour dix jours, et ceci excluait pas mal de choses. L’une d’entre elles était le taxi. Des le début mes deux camarades établirent un programme journalier qui ressemblait plus ou moins a ceci :
11 heures – lever. De 11 heures a 12 heures – procédures matinales, toilette, etc. De 12.30 a 13 heures – préparations pour la plage. 13.30 -14 heures – départ à pieds pour Nessebar, après un léger petit déjeuner a la cantine. 14-14.30 – déjeuner. 14.30 – 15.20 – trajet pour la cote du soleil. Une fois là, nous allons à la plage. Il y a des types ne parlant pas le bulgare, ils sont étalés sur des chaises-longues avec l’attirail complet pour lutter contre les coups de soleil et les brûlures. Apres deux heures sous le soleil vif (nous étions les seuls à ne pas être protégés des rayons solaires, vu les tarifs des parasols et autres extras) nous retournons à Nessebar, à pieds, cela va sans dire, jusque au camp. De 17 heures a 19.30 – la plage locale. A 19 heures – retour à la cantine, à 20 heures – retour à Nessebar, puis promenade dans les rue de la cité jusqu’ à 22 heures, puis, nous prenons un bus pour « la Côte du Soleil », direction la discothèque « Iceberg » (j’ignore si elle existe toujours). Vers une heure du matin, retour sur Nessebar (à pieds !). Une course en taxi, aurait englouti notre budget en entier. Retour au camp, puis la discothèque locale, de 2 à 5 heures à peu prés. Apres ca, gros dodo jusqu’à 11 heures, et rebelote. Ce modeste programme aurait dû être respecté à la lettre… Naturellement, mon plein accord n’était pas souhaité. Comme nouveau dans le groupe, il me suffisait d’obéir aux règles établies. Deux jours suffirent pour que je me rebelle, ou plutôt, c’est mon organisme qui le fit. Je tombai malade. Je faisais de la température, et dus garder le lit. Le régime de circulation entre les nombreux points de passage, avaient semé la révolte dans mon âme et dans mon corps, il était temps de hisser le drapeau blanc.
Naturellement, mes deux amis compatirent à mon malheur, d’un air moqueur. Je dus subir, une leçon en règle, comme quoi, je n’étais pas apte à la vie dans les camps de vacances, et que j’aurais dû les avertir sur le fait que je ne peux tenir plus de trois jours hors de ma maison, que je ne peux pas supporter la musique noire, et qu’ à la discothèque Iceberg, par dessus le marché, je désire, vers une heure du matin, être couché depuis longtemps. Je leur rétorquai que je ne pouvais pas excéder mes capacités et que malgré mon statut de minoritaire au sein du trio, j’avais quand même des droits comme eux, et notamment, pouvoir rester au lit, et être malade en paix.
Ce léger contretemps, fut le début d’une nouvelle période dans nos relations au camp. Ils me dirent que, finalement je n’étais pas un petit enfant et que je pouvais me soigner tout seul. Des le lendemain, ils partirent rejoindre les endroits que nous connaissions, quant a moi, je goûtais avec délectation, un vrai repos. Ma température me gênait un peu, et je dus me lever pour chercher des médicaments. Je tombai sur une jeune maman, une étudiante qui promenait son bébé. Elle me sauva, en m’indiquant exactement ce que j’avais, ce qu’il fallait prendre pour me retaper, elle me donna même quelques comprimés. Je la remerciai chaleureusement, et après avoir suivi ses prescriptions deux jours, je me sentais beaucoup mieux. Exactement à ce moment-la, ce fut au tour de mes dénigreurs de pousser la température et de se retrouver en position horizontale, au milieu du jour. Il était clair qu’un tel programme se révélait trop dur, même pour des dragueurs aussi invétérés qu’eux. Je décidai de limiter mon territoire d’action, à la plage du camp.
- N’y va pas, me dit Naseau, nous avons lu dans un journal, que dans la baie, on a vu un barracuda.
- Ah bon, et alors ? répondis-je.
- Comment, alors ? ajouta Tête-nue, ce truc-la peut te dévorer, et après, qui va-t-on incriminer parce que tu ne te fais pas à notre régime, hein ?
- Pourquoi me dévorerait-il, moi exactement ? dis-je.
- Tout le monde se dit ça, tant qu’il n’a pas été dévoré, repris Naseau en faisant une grimace, soit sûr que ceux que les requins ont avalés pensaient à cela.
Ici, je dois faire remarquer que les réactions des gens qui avaient vu Naseau nager sur le dos, avaient fini par créer chez lui une phobie des requins.
- Laisse tomber… qu’il fasse ce qu’il veut, ajouta Tête-nue, comme c’est parti, aucune poulette ne va tomber dans mon lit, je ferais mieux d’appeler ma chérie pour qu’elle s’occupe de moi. Il y aura un lit de libre.
Cette dernière réplique me parut fort grossière. Cela ne me surprit pas outre mesure, mais être envoyé à la mort par des mots qui suintaient une telle indifférence, cela faisait un peu trop pour moi. Je décidai, sans plus de cérémonie, d’aller me promener sur la plage et les pontons. Il y avait plein de gens affalés comme des phoques, recherchant les précieux rayons, dans un état de nudité, plus ou moins total. Je pensais qu’il serait mieux d’attendre que la plage soit moins encombrée, pour nager un peu. J’aime beaucoup la natation en solitaire, quand je suis uni avec la mer. Je me retrouve, dans ces moments-là, avec les petits crustacés dans leurs coquilles de toutes formes, sur leur lit limpide et mouvant de vaguelettes, bercés par le flux et le reflux. J’aime nager dans cette eau, si je ne rencontre pas trop de méduses, puis retourner vers la plage en me concentrant pour éviter les contacts piquants.
Je m’assis et regardai comme les petites vagues venaient lécher mes pieds dans de doux éclaboussements. Puis je me levai en laissant derrière moi un chapelet de petites algues mêlées de grains de sable. Je choisis un rocher confortable pour m’allonger et je somnolai. Une brise légère caressait ma peau, le bon air marin saturé d’iode et d’odeurs maritimes agit sur moi comme un somnifère. Au réveil, je compris dans ma chair j’avais pris un joli coup de soleil et que rentrer alors dans la mer, ne serait pas une bonne idée. Il était à peu prés 19 heures et par conséquent, je devais diner. Par quelque coté, que l’on considère ce problème, un homme, malgré les changements qui peuvent s’opérer, garde l’habitude de manger le soir venu. Chez moi, cette habitude était nouvelle, du moins à la cantine du camp, mais elle restait encore une de celles que j’entendais ne pas perdre. J’y rencontrai mes deux compères. Ils me jetèrent un coup d’œil amusé.
- On dirait que tu nous évites, dit Naseau.
- Ne nous dis pas que tu es allé à la rencontre du barracuda, ajouta Tête-nue.
- Pas encore, mais j’en ai l’intention ! affirmai-je.
- Sérieusement ? demanda Tête-nue, bon, alors je vais téléphoner à ma dulcinée pour qu’elle vienne.
- Je pensais que tu l’avais déjà fait, m’étonnai-je.
- Je ne suis pas comme ça, s’offusqua Tête-nue, les copains d’abord.
- Et même avant les femmes ! confirma Naseau.
- Tu vas pas te vexer, non ? On déconnait, rajouta Tête-nue, c’est vrai que depuis peu, c’est pas la grande forme, mais ca va s’arranger.
- Vous vous soignez ? demandai-je.
- Notre mal ne se guérit pas facilement, il faut d’abord reprendre conscience, répondit Tête-nue.
- Je pense aller nager cette nuit ! dis-je soudainement.
J’ignore pourquoi je l’ai dit. Peut-être parce qu’ils ne regardaient cette mer que j’aimais tant, que comme un bien de consommation, alors je cherchai quelques choses d’irrationnel, d’aventureux. Ils me regardèrent dubitativement.
- T’es pas un peu toqué, non ? demanda Tête-nue, qu’-est ce qu’il y a de si excitant à nager la nuit ?
- Ecoute R.E.M. - Night Swimming. Là est la réponse, dis-je.
- C’est un chouette morceau, affirma Naseau.
- Chouette ou pas, moi j’ai envie d’avoir des petits enfants, ajouta Tête-nue, je vais donc travailler sur la question, car pour cela je dois avoir des enfants en premier, mais on dirait que les poulettes ici, sont plutôt bêcheuses.
- Peut-être, parce que quand elles nous voient tous les trois ensemble, elles prennent peur. Quand le barracuda l’aura bouffé, on aura surement plus de chance, dit Naseau.
- N’invoque pas la chance, observa Tête-nue, l’an dernier, des le premier soir, je me suis fait une nénette. Cette année, je collectionne les vestes. Apres tout, c’est pas bête ton idée. Va nager avec le barracuda, s’il te mord, tu fais demi-tour, si tu t’en sors, tu seras un héros, on en parlera dans la presse locale, ainsi que de nous, tes fidèles amis. Notre côte va remonter, et ça donnera de bons résultats.
- Merci pour ta bénédiction! dis-je en me levant.
- Ou vas-tu ? demanda Naseau.
- Mais… chez le barracuda! répondis-je.
Je m’enfuis littéralement de la cantine. J’avais dépassé le point de non-retour. En parlant ainsi, en insistant, surtout sur ma dernière réplique, il y allait désormais de mon honneur. J’attendis une heure plus tardive, et vers 21 heures, j’enfilai mon maillot de bains sous mon bermuda, et la serviette à la main, je pris la direction de la plage. Si quelqu’un me rencontrait, il se dirait que je vais aux douches. La plage était déserte, on apercevait ici et là, les lueurs des bars, en bord de mer. Je me mis pieds nus. Le sable était froid. Il me vint à l’esprit que je pourrais ne pas voir les déchets de repas laissés par les estivants et que je pouvais me blesser sur un bout de verre, mais cette idée disparut vite, devant le spectacle de l’écume marine qui venait masser mes jambes dans le reflet d’un rayon de lune. Il me restait quelques pas à faire, mon cœur battait très fort. J’avais déjà nagé la nuit. Je pourrai voir devant moi car il y avait pleine lune, et je n’aurai qu’à suivre le chemin de son reflet sur la mer, qui se perdait à l’horizon, un chemin d’or lunaire. J’hésitais sur la distance à parcourir. Jusqu’à la bouée, c’était un peu court, jusqu’ aux balises qui marquaient les limites de la baie, c’était un peu loin. A mi-chemin, il y avait des méduses que je ne pourrai pas voir, mais je les sentirai sans nul doute. Cette perspective ne m’enchantait guerre, sans compter que dans ce secteur, quelque part un barracuda rôdait, s’il y en avait vraiment un. Je laissai mes affaires, et entrai dans l’eau. Je sentis aussitôt comment la mer était mon élément. L’eau était chaude comme de thé. Et la nuit, tranquille et silencieuse. Dans mes oreilles résonnait Night Swimming – night swimming deserves a quiet night. I’m not sure all these people understand.
……… the recklessness of water… they cannot see me naked… cette dernière phrase me fit sourire… could not describe night swimming… j’avais de l’eau jusqu’ à la taille. Je marchais sur un fond régulier, sans coquilles cassées, car j’avais essayé de me rappeler un endroit où j’étais déjà venu. Je pris mon souffle et m’élança. La mer m’accueillit en me dirigeant vers la lune. Je m’immergeai un moment. J’utilisais la brasse avec des mouvements larges et lents, qui faisaient des vagues dans mon sillage. Puis je m’arrêtai en regardant et en écoutant. La nuit était muette, si l’on excluait le clapotement des vaguelettes. J’atteignis la bouée assez vite, et songeai à pousser plus loin quand j’entendis un fort claquement à proximité. Je regardai autour de moi craintivement, mais je ne vis rien. Ce devait être un gros poisson qui avait sauté dans l’air puis était retombé lourdement. Je n’en attendis pas davantage pour regagner la côte dans ce qui dut être le crawl le plus rapide de ma vie. J’atteignis la cote avec des efforts mais la mer, comme d’habitude, ne voulait pas se séparer de moi. Je m’accroupis complètement essoufflé mais j’étais heureux. Je n’avais pas pu résister à la tentation. De nouveau, j’avais découvert un des grands secrets de la mer et peut-être que j’avais rencontré un de ses terribles gardiens : le barracuda, mais ce n’était pas certain. Je m’enveloppai dans la serviette et j’allai prendre une longue douche. Je revins au bungalow d’excellente humeur, en riant intérieurement de mon comportement et de mes craintes. J’étais sûr d’avoir mal interprété le claquement. Il se pouvait que ce fût la bouée, ou tout simplement, deux vagues qui s’étaient heurtées.
Rempli de ces pensées, un sourire aux lèvres, je poussai la porte du bungalow. Les deux copains me regardèrent étrangement de leurs lits.
- Vous en faites une tête, di-je, quelques chose qui va pas ?
- Tu es donc revenu ! dit Tête-nue en ouvrant grand la bouche.
- A quoi ressemble le barracuda? demanda Naseau, en tremblant un peu.
- Nous avons joué ensemble, répondis-je en essayant de ne pas éclater de rire, et puis je l’ai laissé partir.
- Non, tu déconnes, dit Naseau, c’est pas vrai ?
- Je l’ai attrapé, et pas qu’un peu.
- Si tu l’as attrapé, pourquoi l’as-tu relâché, dit Tête-nue l’air amusé.
- Parce que demain, je veux le revoir, leur dis-je. Puis je me couchai et je m’endormis aussitôt. Au moment, où je fermai les yeux, je m’enfonçai dans la mer parmi les vaguelettes sous la lumière de la lune. Je nageais toujours plus loin, le chemin d’or m’invitait à continuer encore. L’eau me couvrait et me massait le corps et le visage. Apres une centaine de brasses je m’arrêtai et me mit sur le dos, dans le lit le plus anatomiquement doux du monde. J’ouvris les yeux, l’eau salée les chatouillait. Je me trouvais à la verticale parfaite de la lune sur la voûte étoilée. C’était calme et silencieux. Je contemplais toutes les constellations que je connaissais. La Grande Ourse, La Petite Ourse, Orion. Et alors, dans le clapotement léger des vagues, j’entendis night swimming deserves a quiet night… I’m not sure all these people understand…